Centrale des syndicats du Québec

Épuisement professionnel : rendre le travail plus humain

Luc Allaire

Anne a 44 ans. Elle enseigne dans une école secondaire depuis plus de 20 ans. Elle s’investit pleinement dans sa tâche sans jamais compter son temps, multipliant les projets spéciaux pour ses élèves. Elle est passionnée par son travail et fait beaucoup d’efforts pour susciter l’intérêt de ses élèves… jusqu’à ce qu’un jour, une de ses supérieures émette un commentaire négatif sur son travail. Anne s’effondre alors. La blessure est si profonde qu’Anne a peine à s’en remettre après plus d’un an d’absence pour épuisement professionnel.

Lorsque la psychologue, Louise St-Arnaud, l’a rencontrée, Anne était encore sidérée par l’intensité de ses réactions.

L’histoire d’Anne n’est pas unique. « Dans la majorité des cas, l’arrêt de travail survient à la suite d’un événement qui porte atteinte au sens des efforts déployés au travail. Plusieurs personnes se maintiennent au travail bien au-delà de leurs capacités et certaines s’effondrent dans un état grave à la suite à d’un événement déclencheur », poursuit Mme St-Arnaud.

Louise St-Arnaud a rencontré Anne dans le cadre d’une recherche qu’elle a menée sur « la désinsertion et la réinsertion professionnelle des enseignantes et enseignants à la suite d’un arrêt de travail pour un problème de santé mentale ». Cette recherche a été réalisée grâce au soutien de la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST), de la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ), du ministère de l’Éducation et de la Fédération des commissions scolaires.

Une cause importante d'absentéisme 

 Les problèmes de santé mentale représentent actuellement l’une des causes les plus fréquentes d’absence au travail. Les travailleuses et travailleurs du milieu de l’enseignement ne sont pas épargnés par ce phénomène. En effet, le nombre de dossiers d’invalidité liés à des troubles mentaux et nerveux a pris des proportions alarmantes. Selon les données de la SSQ VIE de 1999, 47 % des demandes d’invalidité de longue durée du personnel des commissions scolaires (1) sont liées à des troubles mentaux.

Selon Louise St-Arnaud, cette situation n’est pas étrangère au fait qu’au cours des dernières décennies, le milieu de l’enseignement a connu de nombreux bouleversements et de profondes transformations qui ne sont pas sans laisser des traces sur la santé mentale du personnel.

Un alourdissement de la tâche

Par exemple, Louise St-Arnaud a rencontré cinq enseignantes âgées de 27 à 51 ans qui ont été particulièrement touchées par l’intégration, dans leur classe régulière, d’élèves en difficulté d’apprentissage ou ayant des troubles de comportement. À l’exception d’Ève qui a 27 ans et cumule seulement 4 ans d’expérience, les quatre autres enseignantes ont plus de 20 ans d’expérience auprès de jeunes élèves. Ces enseignantes doivent offrir un enseignement adapté tout en suivant le programme régulier, et ce, sans services complémentaires.

Pour ces cinq enseignantes faire ce travail sans le soutien du milieu, c’est risquer l’échec, remettre en question ses compétences, trop s’investir et se sentir coupable de ne pas avoir été équitable avec les autres élèves.

« Il y en a un que j’ai tenu à bout de bras, rappelle Ève, je l’ai poussé jusqu’au mois de février, mais je n’étais plus capable. J’étais brûlée… En dedans de moi, je sentais que je n’avais pas les ressources pour l’aider… Pis de toute façon, je n’avais pas le temps de m’occuper de lui, pas avec la gang que j’avais en plus. Je n’étais pas capable. C’était trop pour moi. J’ai réalisé que c’était trop. »

De son côté, Béatrice qui, à 51 ans, cumule près de 30 ans d’ancienneté, s’est sentie coincée par la reconnaissance implicite qu’on lui témoignait lorsqu’on lui attribuait les classes les plus difficiles. « J’ai toujours été reconnue comme quelqu’un qui savait contrôler sa classe et, finalement, c’est moi qui héritais des gros cas. Mais vient un temps où t’en peux plus ». Pour Béatrice, être ancienne et avoir beaucoup d’expérience, c’est également faire partie de celles à qui l’on en demande plus.

Louise St-Arnaud

 

 

Louise St-Arnaud a présenté les résultats de sa recherche sur les arrêts de travail pour des problèmes de santé mentale, lors d'une session sur la santé et la sécurité au travail organisée par la CEQ.

 

 

 

Les causes de l'épuisement professionnel

Plusieurs raisons peuvent entraîner un épuisement professionnel. Certains ont eu à conjuguer avec la complexification de leur tâche. La précarité d’emploi a été pour plusieurs une source importante de perturbation. D’autres se sont vu imposer un nouveau poste à la suite d’une fermeture d’école ou d’une fusion d’établissements.

Dans le cadre de sa recherche, Louise St-Arnaud a interviewé 30 enseignantes et enseignants qui ont été en arrêt de travail prolongé pour des problèmes de santé mentale. L’analyse du discours de ces personnes a permis de faire émerger trois causes majeures : le rapport au travail, des événements stressants dans la vie personnelle et des caractéristiques individuelles.

Si pour la grande majorité (80 % des personnes rencontrées) le rapport au travail représente le facteur majeur, dans plusieurs cas, ce sont des éléments combinés (rapport au travail + événement stressant ou caractéristique individuelle) qui les ont conduites à se retirer du travail.

Le retour au travail

Revenir au travail après une absence prolongée présente plusieurs obstacles. Le premier de ces obstacles est d’ordre médico-administratif. Par exemple, un arrêt de travail pour une dépression situationnelle ne doit pas dépasser six semaines d’absence. Au-delà de ce délai, la prolongation de l’absence nécessite un changement de diagnostic qui, dans certains cas, fera l’objet d’une validation auprès d’un psychiatre.

À l’approche du délai de six semaines, Ève a vu son congé de maladie contesté par un agent. « À la sixième semaine de mon congé, la dame qui s’occupe des assurances m’a appelée et elle a dit : tu rentres demain, on t’a coupée, parce que tu n’as pas prouvé que tu étais assez malade… »

Or, à quelques exceptions près, rares sont les personnes qui se sentent prêtes à revenir au travail à moins de trois mois d’absence. Et même après plus de trois mois d’absence, près de la moitié des personnes qui sont revenues au travail sur une base obligatoire, sans avoir librement fait ce choix, ont connu un retour difficile marqué par un sentiment de vulnérabilité et la crainte d’une rechute.

Mais il ne faut pas croire que toutes les expertises externes mènent à un retour obligé. Dans certains cas, l’expert externe est du même avis que le médecin traitant, allant même jusqu’à déconseiller à des enseignantes et enseignant de reprendre leur travail.

Ainsi, quelques personnes ont obtenu une prolongation de leur congé de maladie à la suite de leur expertise et, parfois, à la suite de l’intervention d’un délégué syndical. C’est le cas d’Éric. « Je n’étais pas prêt, raconte-t-il. Plus l’échéancier approchait, plus j’étais anxieux. J’ai appelé mon syndicat et le délégué syndical a appelé le directeur du personnel en disant : "Intégrez-le, parfait, allez-y. Dans deux jours, quand il sera dans un coin de la classe en train de brailler, quand il ne sera plus que l’ombre de lui-même, moi j’irai le ramasser, je le prendrai, je le ramènerai chez lui, et là, vous pourrez lui dire au revoir pour un bout de temps". Ils ont répondu : "On ne voulait pas l’intégrer sauvagement, mais on pensait qu’il était prêt". Ils ont essayé, s’imagine Éric, de savoir la vérité. Il y a peut-être des simulateurs, quoique j’ai ben de la misère à m’imaginer qu’on puisse simuler ça. »

Par ailleurs, les enseignantes et enseignants, qui sont revenus au terme d’une décision délibérée prise en accord avec leur médecin traitant ou leur thérapeute, sont parmi celles et ceux qui ont connu une issue favorable à leur problème de santé et à leur réinsertion professionnelle. Mais, si certaines personnes en sont venues à se sentir prêtes à revenir au travail, d’autres n’ont été réellement rassurées qu’après avoir tenté un retour.

« Mieux vaut retarder un retour et faire en sorte qu’il soit réussi, car une rechute, c’est trop grave, affirme Louise St-Arnaud. Lors du retour au travail, l’accueil des collègues et de la direction joue un rôle excessivement important. Il ne faut pas avoir peur de prendre des nouvelles : un mot, une carte, cela fait beaucoup de bien. »

La psychologue recommande enfin d’apporter des changements dans l’organisation du travail, afin que la personne de retour au travail ne se retrouve pas dans les mêmes conditions que celles qui ont précédé son retrait du travail.


1. Cette statistique inclut les enseignantes et enseignants, les professionnelles et professionnels ainsi que le personnel de soutien syndiqués à la CEQ dans les commissions scolaires.

 

Tiré de Nouvelles CSQ, mai-juin 2000