Centrale des syndicats du Québec

Travailler vieux et heureux, est-ce possible ?

Luc Allaire

minuterie« Ils n’ont eu que la peine de naître, ils n’avaient qu’à se baisser pour ramasser une bonne job, ils ont eu tout, tout cuit dans le bec. » Tel est le cliché que dénonçait Pierre Foglia dans une attaque contre la bible antiboomer, La Génération lyrique de François Ricard[1]. Il dénonce ce cliché en disant : « C’est vrai qu’il y avait des jobs : j’en faisais trois pour arriver à bouffer.»

Étrangement, si cet âge d’or que décrit avec cynisme François Ricard n’a pas eu lieu à la fin des années 60, il pourrait avoir lieu dans quelques années. C’est en effet ce qu’affirme le conseiller en orientation, Georges Moyen. Selon lui, un étudiant qui sortira de l’université en 2010 avec un diplôme aura le choix entre trois emplois ou plus. « D’ici 2010, explique-t-il, le nombre de personnes ayant 55 ans et plus dépassera celui des 25 ans et moins. Résultat : les départs à la retraite augmenteront de 50 %. Il y aura donc une telle pénurie de main-d’oeuvre que les employeurs s’arracheront les jeunes qui sortiront des universités », prédit M. Moyen.

« Nous sommes en train de passer d’une période de rareté d’emplois à une période de rareté de la main-d’oeuvre, souligne l’ex vice-présidente de la CSQ, Jocelyne Wheelhouse. Cela risque de provoquer une offensive, de la part du patronat, pour augmenter l’âge de la prise de la retraite, comme cela se fait actuellement dans plusieurs pays européens. »

En effet, 14 pays de l’Union européenne sur 15 ont choisi d’inciter les gens à travailler plus longtemps pour répondre aux problèmes du financement des retraites. L’âge de départ en retraite a d’ailleurs été au centre de nombreuses manifestations sociales en France et en Autriche.

Une solution : aménager la fin de carrière

Est-ce la fin de Liberté 55 ? Depuis 1990 dans le secteur public, de nombreuses personnes décident de prendre leur retraite dès qu’elles atteignent 55 ans d’âge, et ce, malgré les pénalités importantes dans certains cas. Cette décision de partir aussi « jeune », même si le revenu à la retraite est amputé parfois considérablement, s’explique par de multiples motifs, notamment la surcharge de travail et les conditions de travail difficiles dans les réseaux de la santé et de l’éducation. « Nous faisons face à une équation difficile : vieillissement de la population et intensification du travail », affirme Nicole Lepage, conseillère en santé et sécurité du travail.

Le programme de départs volontaires a laissé des traces dont « nous vivons encore aujourd’hui les effets, affirme Jacques Blais du Comité d’action sociopolitique de la CSQ. Il y a une perte d’expertise, notamment chez les infirmières. Nous remarquons aussi des distorsions dans certains milieux. Certaines écoles se sont vidées de tous leurs profs », rappelle-t-il.

« La retraite est perçue comme une sortie honorable, contrairement à un départ pour cause de maladie ou d’épuisement professionnel, affirme Paula Duguay, vice-présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE). La retraite représente une délivrance pour plusieurs. »

« Les gens ont besoin de temps, poursuitelle. Le temps prend une couleur différente lorsqu’on vieillit. »

On remarque d’ailleurs un phénomène nouveau dans plusieurs endroits : les gens se paient des réductions de tâche. Certains organisent leur préretraite d’une manière individuelle, par des traitements différés, des programmes de réduction du temps de travail, etc. D’autres préfèrent prendre un congé sans solde.

Favoriser la qualité de vie au travail plutôt que la qualité de vie hors travail

« Ce qui me frappe, c’est que les gens cherchent des solutions individuelles plutôt que des solutions collectives », souligne Laurier Caron, conseiller à la CSQ et responsable du dossier du vieillissement de la main-d’oeuvre.

Quelles seraient ces solutions collectives ? Pour certains, il faudrait reformuler les conventions collectives. « Nous avons ciblé beaucoup nos demandes sur la retraite, mais nous avons très peu fait pour aménager les fins de carrière », déplore Réjean Trépanier de la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation (FPPE).

« L’approche syndicale devrait en être une de qualité de vie au travail, contrairement aux demandes en faveur de la retraite qui ciblent davantage la qualité de vie hors travail », poursuit Paula Duguay.

En ce sens, la CSQ devrait adopter une approche holistique lors de la prochaine ronde de négociations, au lieu d’une approche secteur par secteur, en favorisant la souplesse et en réfléchissant à la possibilité d’aménagements diversifiés selon les milieux de travail.

« Il y a des liens entre le vieillissement, les pénuries de main-d’oeuvre et la volonté patronale d’augmenter les tâches », explique Jacques Blais.

Comme organisation syndicale, il sera très important que nous nous préoccupions des enjeux soulevés par la question du vieillissement de la population. Nous devrons être sensibles aux effets que cela aura sur les gens au travail. Cette préoccupation passe, notamment, par la valorisation de l’expérience et l’expertise des travailleuses et des travailleurs plus âgés, tout en favorisant un transfert d’expérience aux plus jeunes, lorsqu’ils arrivent en fin de carrière.

En éducation : les conséquences de la décroissance de la clientèle

Dans le réseau de l’éducation, le vieillissement de la population aura plusieurs conséquences dues à la décroissance de la clientèle scolaire :

  • Fermetures d’écoles, notamment les petites écoles en régions 
  • Multiplication des classes multiprogrammes et multi-âges 
  • Exode des régions 
  • Alourdissement de la tâche de travail des enseignantes et des enseignants 
  • Surplus de personnel dans plusieurs commissions scolaires 
  • Augmentation de la concurrence entre les écoles due à la baisse de la clientèle

Santé : accroissement des besoins et pénurie de main-d’oeuvre

Dans le réseau de la santé et des services sociaux, on note des pénuries de main-d’oeuvre, notamment chez les infirmières, les audiologistes et les orthophonistes, et un accroissement des besoins de la population dû au vieillissement. Toutefois, comme les budgets ne suivent pas, les conséquences sont nombreuses et différentes selon les établissements.

Dans les centres hospitaliers, la durée des séjours d’hospitalisation est raccourcie pour les personnes âgées comme pour les personnes plus jeunes. La période de soins est plus aiguë. Il y a plus d’épuisement professionnel.

Dans les CLSC, les changements de mission, de programmes et d’horaires sont nombreux, mais on manque de personnel et d’expertise.

Dans les CHSLD, les résidents sont de plus en plus âgés. Les problèmes cognitifs sont de plus en plus importants. Le personnel ne peut répondre qu’aux cas les plus criants, les autres attendent. Cela crée un cercle vicieux. Par exemple, les gens qui n’ont plus d’aide pour se lever font des plaies de lit. Par conséquent, il y a alourdissement de la tâche et augmentation du nombre d’employés souffrant d’épuisement professionnel.

Pour les services à domicile, comme les gens restent plus longtemps à domicile parce qu’il manque de lieux d’hébergement adaptés, les problèmes sont plus complexes. L’intensité des soins est plus lourde que le travail normalement prévu. Les proches aidants sont souvent des personnes âgées.

[1] Pierre Foglia, « Cette vieille soupe… » dans La Presse, 27 mai 2003.

Tiré de Nouvelles CSQ, septembre - octobre 2003